Nous vivons une époque bizarre…
D’un côté on nous vante les produits bio et équitables dans tous les sens - à un tel point que les citoyens non convaincus de
la cause en viennent à penser
qu’il s’agit de stratégies marketing…
Et de l’autre, la crise aidant,
c’est la course au discount...
Entre les “VIP Paulette” à gogo croisés dans le métro parisien il y a 10 jours pour l’un, et la campagne qui suit ci-dessous pour l’autre, c’est assez affolant…
En pleine contradiction
Ce qui me choque ici, c’est Jean-Pierre. Ben oui, Jean-Pierre quoi. En pleine contradiction.
Dans la préface d’un excellent livre que j’ai pu découvrir il y a peu (et que je vous recommande vivement!! - AMAP, Replaçons l’alimentation au coeur de nos sociétés, de Maud David-Leroy et Stéphane Girou, éd. Dangles), M. Coffe estime en effet que les “pouvoirs publics nationaux et régionaux (…), plutôt que de favoriser l’implantation des enseignes de la grande distribution à la périphérie des villes (…) devraient encourager l’implantation de maraîchage et d’arboriculture sur les surfaces encore disponibles.”
Selon lui, “le développement des Associations pour le Maitien d’une Agriculture Paysanne (AMAP) est la preuve que les citoyens sont prêts à devenir des “consommacteurs” responsables et conscients de leur pouvoir (…). Ces associations permettent aux citoyens de se regrouper autour de thèmes justes et nécessaires: fraternité et connivence. Les AMAP encouragent les relations sociales, le besoin d’attachement à une cause. Les échanges sont certes financiers, ils sont aussi culturels“.
Certes, comme il le précise en fin de préface, “les AMAP ne peuvent pas être raisonnablement considérées ni comme l’avenir de l’agriculture ni la panacée pour se nourrir” mais elles permettent “à un grand nombre de citoyens de prendre conscience de la nature, de l’environnement, d’apprendre, de tisser de vrais liens avec les autres et peut être de croire à un monde meilleur sans que ce ne soit utopique“
Or cette campagne publicitaire, essentiellement faites d’annonces radio et de panneaux publicitaires (dont vous pouvez entendre un extrait audio en suivant de lien ou sur le site de la grande surface), assène que “dépenser, c’est dépassé” et qu’il ne faut plus “payer n’importe quoi à n’importe quel prix”… Ainsi, vivre moins cher devient un “goût” (”le goût de vivre moins cher”) et de toute manière, “c’est pas l’prix qui fait l’goût”… En gros, il faut “profiter de la crise pour acheter mieux, chercher le moins cher mais le bon moins cher…“
Dans le fond, ces slogans (et notamment le dernier) ne sont pas bien différents de ce que les écolos savent tous: quand on mange
bio, local et de saison, on consomme autrement, mieux et cela coûte moins cher (personnellement en tout cas, c’est une réalité!).
Depuis quelques mois, il n’y a qu’à voir le nombre de reportages sur les modes de vie écolo et le système D pour comprendre qu’un
comportement plus écolo est aussi souvent plus économe. Si la crise en amène certains à être plus écolo parce qu’ils cherchent à faire des économies, c’est donc une bonne
chose…
Ceci étant, une alimentation différente implique une fréquentation beaucoup plus limitée des grandes surfaces. On a donc moins de tentation, et on ne consomme pas les mêmes produits surtout.
Le juste prix
Ainsi, le hic dans cette campagne promue par notre cher Jean-Pierre, c’est que le discount cache aujourd’hui la vraie valeur des choses et n’aide pas la cause écologique. Les campagnes qui surfent sur la crise font penser que l’alimentation peut être bonne lorsqu’elle est au rabais. Ce dont je doute fortement. Et ce qui est assez déplorable.
Du point de vue du coût avant tout: certes le porte monnaie y gagne dans les discounts, mais c’est le seul
gagnant.
Quid des distances parcourues pour avoir ces produits au rabais ?
Quid des producteurs ?
Des conditions sociales de fabrication ?
De la quantité de pesticides utilisées ?
Des impacts environnementaux ?
En somme, commme l’exprime Walter Bouvais dans l’édito du dernier numéro de Terra Eco, “le prix ne dit strictement rien du ‘coût écologique et social’ de notre consommation“.
Or il est temps de nous affranchir de ce réflexe et de nous interroger.
“Le meilleur prix n’est-il pas le “juste” prix ? Celui qui rémunère les producteurs équitablement en leur donnant la possibilité de vivre de leur travail; celui qui intègre notre production de déchets et le coût de leur traitement?“
au prix juste, qui intègre les dimensions économique, écologique et sociale sous-jacentes à la production d’un produit, c’est comprendre qu’au-delà de la “valeur ajoutée” se trouve une “valeur ajoutée sociétale”…
Nos choix de consommation ont un vrai pouvoir et il est temps de se poser les vraies questions : la part du budget alimentaire ne
cesse de diminuer dans la répartition des dépenses des français (depuis 1960, la part du budget attribuée à l’alimentation est passée de 30% à 15%, soit une diminution de moitié!), alors
que celle attribuée aux loisirs numériques et aux médias (achat d’un appareil multimédia, télé, téléphone mobile, lecteur DVD…) a augmenté de 54% en 10 ans (1997-2007, chiffres du
CREDOC).
Enfin, rappelez vous l’adage: ne dit-on pas que nous sommes ce que nous mangeons?
Du melon charentais origine Maroc ou Espagne???
Certes les produits bio restent chers aujourd’hui. Le comparatif effectué dans le dernier Terra Eco en est la preuve même (p.44/45): pour un même panier de biens, la somme dépensée en version “premier prix” est de 48,59 euros. Elle est de 120 euros en version bio. Plus de deux fois plus élevée.
Et là réside toute la difficulté du message écolo. Comment faire comprendre que le produit non bio coûte pourtant plus cher que le produit bio et local? Plus cher pour la planète, avec les quantités d’eau utilisée par l’agriculture intensive? Plus cher en termes écologiques (pollution de notre environnement notamment)? Plus cher pour notre santé (avec les dépenses induites sur le long terme)? Comment faire comprendre que le bio, c’est aussi plus de main d’oeuvre (et d’emplois!), que c’est moins d’additifs alimentaires, que c’est plus nourrissant, etc…?
Même si les supermarchés, discount ou non, lancent aujourd’hui leur gamme de produits bio, il demeure que ce bio vient de loin, qu’il ne prend pas en compte la pollution induite par son transport, et qu’il est perdu dans une masse d’offre qui elle, reste hermétique à toute problématique écologique…
Sans compter que la dite campagne radio de notre cher Jean-Pierre passait ce week end, par exemple, une promo spéciale pour les 2 melons charentais origine Maroc à 1 euro…
Le défi aujourd’hui n’est donc pas tant de promouvoir le “boycott”, mais bien plutôt le “buycott” (1), il ne s’agit pas de “déchanter les mangeurs” mais de “réenchanter l’alimentation” (2). Il s’agit aussi de comprendre que “mieux manger” ne rime pas avec “dépenser plus”… Ainsi, le mieux de la campagne publicitaire de notre cher Jean-Pierre n’est peut être pas le meilleur… et pour vous, et pour les générations futures.
++ Notes ++
(1) S. Dubuisson-Quellier et C. Lamine, “L’action sur les marchés comme répertoire pour l’action politique », contribution au colloque « Les mobilisations altermondialistes”, Paris, 3-5 décembre 2003
(2) Claude Fishler et Estelle Masson, “Manger”, Odile Jacob, 2008, cité dans le livre de Maud David-Leroy et Stéphane Girou.
++ Liens ++
++ Livres ++
La consommation Engagée, de S. Dubuisson-Quellier, Sciences-Po Presse.













